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Jean-Jacques Rousseau: Le pourfendeur du luxe



Dans un blog qui s’intitule « à l’Heure de Genève », qui se consacre à l’horlogerie et qui tend à faire la lumière sur divers sujets, il y a une volonté pour ne pas dire un devoir de rédiger un article sur l’écrivain et philosophe Jean-Jacques Rousseau, une figure historique de Genève et également un descendant d’horlogers. Au-delà du Contrat Social et de l’idée de la volonté générale, ce qui nous intéresse ici, c’est la pensée du génie des Lumières sur le monde des arts, autrement dit du luxe, qui est à ses yeux un des éléments corruptifs de l’âme. Pour comprendre cette philosophie qui va à l’encontre de l’opinion dominante de l’époque, il faut savoir d’où vient l’écrivain, connaître son parcours et ses écrits afin d’expliquer sa vision de la société et en faire ressortir cette condamnation sans appel du luxe par opposition à la pensée voltairienne.

Rousseau est donc né à Genève en 1712, il est le fils d’Isaac Rousseau (1672-1747), maître horloger comme son père, David Rousseau, et son grand-père, Jean Rousseau. De cette droite lignée d’horlogers, de ce lignage, Jean-Jacques aurait bien pu devenir lui-même horloger et ainsi représenté la quatrième génération d’une belle dynastie de gardiens du temps. Pour l’anecdote, afin de fêter l’anniversaire du tricentenaire de la naissance de l’écrivain, une exposition intitulée « Des montres signées Rousseau » a eu lieu au Musée Patek Philippe à Genève en 2012, regroupant pour la première fois l’ensemble des montres connues signées de ses ancêtres.

"Montre à mouvement de Lune" - Mouvement signé Jean Rousseau ©Patek Philippe Museum
« Montre à mouvement de Lune » – Mouvement signé Jean Rousseau ©Patek Philippe Museum

Cependant, malgré cet héritage et ce savoir-faire familial liés à l’horlogerie, Rousseau a choisi une voie qui s’éloigne de la solitude d’un atelier, celle de parcourir le monde, de connaître des aventures et de trouver des festins. Plutôt que de devenir un artisan obscur de la république de Genève, celui-ci a fait le choix de la liberté et de l’écriture pour entrer dans le vaste espace du monde où, pour user de ses propres termes, son mérite allait le remplir.

Au temps de l’enfance, l’auteur de l’Émile est un observateur passionné, il regarde son père avec une immense admiration et partage avec lui le goût des livres. Dès l’âge de 6 ans, il a pour lecture Plutarque qu’il qualifie de maître et de consolateur. Les livres du philosophe grec étaient, avec des romans, sur l’établi paternel, parmi les outils et les montres. Ainsi, au lieu de se saisir d’un garde-temps ou d’un outil horloger, Jean-Jacques a pris un livre et de là est très vite né son caractère indomptable et fier à travers un esprit libre. L’horlogerie dans sa pensée a ainsi demeuré à la fabrique de son père et, par extension, à un univers promis à la nostalgie des souvenirs et de l’enfance. L’enfance, ce lieu béni pour Rousseau, où l’être n’a pas encore été corrompu par la société qui l’entoure.

Vue de Genève prise depuis Saint-Jean 1719 ©Musée d'art et d'histoire, Yves Siza
Vue de Genève prise depuis Saint-Jean 1719 ©Musée d’art et d’histoire, Yves Siza

D’origine plutôt modeste, Rousseau n’a pas vraiment fait d’études. Autodidacte, il s’est formé auprès de son père donc mais également chez Madame de Warens, à Annecy puis Chambéry, une jeune et charmante femme, initiatrice de sa vie amoureuse et de son éducation spirituelle. En outre, durant plusieurs années, Jean-Jacques Rousseau a également acquis une connaissance presque encyclopédique de par ses rencontres, son goût des voyages et au gré d’expériences vécues lors de son parcours que l’on peut qualifier d’initiatique. C’est alors qu’à 37 ans vient naturellement pour le penseur le temps de la mise à plat, de l’agencement et de l’écriture de tout se savoir accumulé pour y faire émerger une philosophie, la sienne.

En octobre 1749, lors d’une visite à son meilleur ennemi Diderot alors emprisonné à Vincennes, Rousseau tombe sur le Mercure de France, une revue française d’antan, où il y voit que l’académie de Dijon a lancé un concours sur la question suivante: « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Autrement dit, est-ce que le goût des sciences et des arts a corrompu ou émancipé les peuples? En 1750, dans son célèbre mémoire « Le Discours sur les sciences et les arts », on s’attend naturellement à ce que Rousseau réponde que l’art est un facteur d’émancipation au même titre que Montesquieu ou Voltaire, mais l’écrivain est à l’inverse du prévisible et prend le contre-pied de l’opinion dominante. Il dit qu’au contraire, l’art est ce qui a corrompu la pureté originelle de l’être et il présente une diatribe contre les sciences et les arts qui donc, bien loin d’épurer les mœurs, éloignent les hommes de la vertu.

Jean-Jacques Rousseau, Discours qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon en 1750
Jean-Jacques Rousseau, Discours qui a remporté le prix à l’Académie de Dijon en 1750

Paris tout entier ne parle dès lors plus que du paradoxe qu’à développer le philosophe et qu’il développera plus encore dans son essai « Le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». À ce moment-là, pour incarner au mieux sa philosophie, Rousseau abandonne dorure et bas blancs ou plus simplement tout ce qui est ostentatoire et artificiel. Il renonce ainsi aux beaux habits, aux perruques, aux chapeaux à plumes, à l’épée, à sa montre qu’il vend et même parfois à l’argent qu’on désire lui offrir. Il apparaît alors comme un homme de rigueur, de dépouillement et d’ascétisme. Même lorsque à Fontainebleau en 1752, Madame de Pompadour lui fait l’incroyable faveur de lui présenter devant le roi son village, Jean-Jacques se présente habillé en paysan faisant de la pauvreté un honneur.

En résumé, la pensée rousseauiste du luxe part du principe que l’homme est né pur, baignant dans un état de nature. Ensuite, la connaissance s’est mêlée à cette pureté et l’a conduit à vouloir posséder. Enfin, ce goût de la possession du beau est pour lui un des éléments de corruption de l’âme. Pour affiner et appuyer sa pensée en ses termes: « on croit m’embarrasser beaucoup en me demandant à quel point il faut borner le luxe. Mon sentiment est qu’il n’en faut point du tout. Tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. »
Rousseau est alors perçu comme un des premiers pourfendeurs du luxe car pour lui, le luxe corrompt, le luxe aliène, ce n’est pas une liberté mais une dépendance et une sujétion.

Rousseau à Ermenonville
Rousseau à Ermenonville

Mais, contre toute attente, la vraie rupture en ces temps et dans une vision diachronique de l’histoire, ce n’est pas l’opposition de Rousseau contre la doxa dominante d’une époque, mais bel et bien cette opposition de Voltaire contre Rousseau. Car pour Rousseau, le luxe nourrit les inégalités et détourne les hommes de leur devoir. Tandis que pour Voltaire, le luxe est une liberté suprême qui permet la réalisation de tous les possibles. Et c’est là que commence la fameuse querelle entre Rousseau et Voltaire, ces deux intellectuels que tout oppose. L’un revendique donc la nature, l’autre le monde et la civilisation. L’un est un génie torturé, l’autre un écrivain obsessif. L’un est un plébéien de province, l’autre un bourgeois urbain. L’un est sensible et scrupuleux, l’autre est caustique et libertin. L’un se caractérise par son histoire et ses enracinements, l’autre a fait abstraction du passé et croit au progrès. Cependant, à travers cet antagonisme dans une quête forcenée de liberté, ces intelligences ont eu l’honneur de naître sous une même latitude et dans une même époque afin de pouvoir révéler la nature de l’homme dans sa pluralité et refléter au mieux le temps des Lumières.

Concluons enfin par ce jugement de Voltaire sur Rousseau: « Si l’on entend par luxe tout ce qui est au-delà du nécessaire, le luxe est une suite naturelle des progrès de l’espèce humaine; et, pour raisonner conséquemment, tout ennemi du luxe doit croire avec Rousseau que l’état de bonheur et de vertu pour l’homme est celui, non de sauvage, mais d’orang-outang. » Autrement dit, le luxe est un progrès de l’humanité, ne pas vouloir de ce progrès, c’est de ne pas vouloir que l’humanité évolue et d’en déduire que l’ennemi du luxe n’est pas seulement un homme primitif mais un orang-outang. L’orang-outang, cette espèce bientôt en voie de disparition dont le nom provenant du malais signifie littéralement « l’homme de la forêt ».



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